Une porte entr'ouverte, qu'y vois-tu?
J'y vois une infinité de possibilités qui ne viennent pas. Une infamie silencieuse. Des frasques sourdes. La houle sourde des murmures... Une musique insistante. Des sirènes angoissantes. Une atmosphère pesante, comme lorsque le vent tombe avant l'orage.
Sonde en moi,
une araignée metallique qui descend dans les tréfonds de ma noirceur oubliée. Dans ces recoins que plus personne, même pas moi, ne regarde. Ce puits sans fond où l'on entend encore la lente respiration rauque du démon qui m'habite. Une grande paire de ciseaux, suspendue par un fil de soie, occupée à sectionner les herbes folles et repoussantes de mon moi abyssal. Un mouvement perpétuel. Les lames se balancent au rythme des soubressauts de mon esprit torve, qui, toujours, cherche la contradiction. Comme si la solution était quelque part de ce côté-là...
Être (pour) ne pas être...
Être forte pour ne pas être vulnérable
Être vivante pour ne pas être mourrante
Être de la partie pour ne rien rater
Bluffer la Milliarde pour ne pas en être
Particules de moi qui se détache doucement de mon corps pour voler parmi les milliards de poussière, particules de peau, de vie, ... Les souvenirs de vous s'envolent et déjà la vie vient effacer ce qu'il reste de trace d'avant, de ce qui avait autrefois tant de place dans ma vie, l'énergie de la reconstruction brûle et aspetise tout ce qu'il restait de mes petites victoires sur mes petites morts... Il en sera toujours ainsi...
Combattre pour un idéal qui me parait tellement essentiel pour qu'au final... d'autres idéaux viennent se plaquer sur mes yeux et m'aveugler et finir par me faire admettre que ce que je cherchais n'était pas si fondamental, et qu'il faut encore aller plus loin, laisser tomber quelques rêves pour se donner les moyens d'en réaliser d'autres...
Mais je reste lucide et garde toujours un oeil critique en moi, avec le souvenir de ces gestes non-accomplis, de ces objectifs non-atteints. Je reste avec la conviction que mon combat est vain. Et je touche une fois de plus à la complexité masochiste de mon âme: je cours après ce que je sais vain.
Peut-être ma lucidité est-elle plus riche pour moi que pour les autres. Car, à la différence des esprits torturés qui se demanderaient "Pourquoi courais-je après ce qui est vain?" , moi je le sais. Oui, je sais parfaitement pourquoi.
Parce que c'est mon contrat de vie.
Parce que c'est la condition sine qua non à mon existence.
Parce qu'un pacte de mort est signé en mon nom si je n'accomplis pas ma destinée.
Parce que l'épée de Damoclés me désigne depuis le premier jour où j'ai vu la lumière.
Parce qu'aussi longtemps que l'énergie de la vie circulera dans mes veines, je combattrai fermement pour que l'impossible le soit, pour qu'à moi et à l'humanité toute entière, soit dévoilé le secret ultime, le sens premier du monde et qu'enfin, on puisse mettre fin à cette sérénade insupportable de la Milliarde.
Je sens au fond de moi mon âme qui réclame de trouver réponse, de trouver de quoi combler ce manque. Mais mon implacable lucidité me rappelle que tout est vain. Que ferais-je alors, si je trouvais réponse? Que ferait l'humanité si elle savait? Que deviendrait le monde s'il connaissait la raison de son existence? Son sens premier n'en serait-il pas justement mis en péril? Je le pense effectivement. Il ne me servira à rien de gagner mes batailles. Je dois combattre sans fin, sans jamais trouver victoire. L'humanité doit espérer toujours s'élever sans jamais atteindre l'apogée. Le monde devra continuer d'exister sans connaître le sens premier de tout cela. Et nous continuerons à vivre cette merveilleuse et scandaleuse folie qu'est de vivre et de transmettre la vie.
Je ne crains pas la mort. Je ne crains même pas de souffrir, car j'ai déjà souffert longuement et toujours ai vécu la douleur comme un passage lent mais temporaire. Toute souffrance sur cette Terre, même très lente, est éphémère à côté de l'absolue infinité de notre univers.
Non, je ne crains pas la mort. Je crains de manquer à ma tâche. Je crains de ne pas apporter suffisamment d'énergie à mon univers. D'avoir raté ce pour quoi j'ai éclos un jour d'octobre. J'aimerais m'éteindre avec la certitude que j'ai effectué ce qu'on attendait de moi, et mieux, j'aimerais savoir avec certitude pourquoi on attendait cela de moi, dans quel but, quel dessein destructeur ou salvateur, sadique ou bénéfique. Mon âme n'est pas suffisamment élevée pour savoir si le pouvoir de donner la vie nous a été donné dans un but maléfique ou pas. Dès lors, je ne peux que me résigner à faire ce que je dois faire. Comme chacune de mes cellulles qui ne se rebellent pas, et qui souhaitent d'une seule conscience m'apporter leur contributuon et leur soutien.
A bien y réfléchir, je ne pense pas que la raison de tout cela ait quoi que ce soit à voir avec le bien ou le mal. C'est plutôt une question d'ordre ou de désordre, dans une dimension où, évidemment, il faudrait considérer que le désordre n'est nullement une infériorité ou un défaut mais juste la négative de l'ordre, son juste opposé ou son inverse exact. L'image de lui-même.
Et j'en viens à me dire que, partout, de l'infiniment petit, à l'infiniment grand, nous ne sommes que des images de nos contraires. N'est-ce d'ailleurs pas la manière la plus commune de définir quelque chose en énumérant justement tout ce qu'elle n'est pas? Un cercle n'a pas de coté plat, un carré n'a pas de coté arrondi, le bleu n'est pas jaune, un homme n'est pas une femme...De même, c'est par nos différences que nous nous identifions, la fille aux longs cheveux, le mec bronzé, le manteau avec la doublure, le chat de la voisine, le copain de ma soeur,... Rien n'est pareil. Tout s'oppose. Et qu'en est-il des ressemblances? Elles ne sont là que, par définition toujours, en opposition aux différences.
Ce soir, je souhaite m'endormir en rêvant que je pousse un peu plus cette porte entrouverte et que je découvre, qu'en réalité... Je me trouve en face de moi-même et que je viens, par ce geste précis, d'effectuer ce pour quoi j'étais venue ici bas, pour m'ouvrir la porte sur-moi-même et me découvrir dans un monde à l'image de mon monde.